De l’iPhone incrémental

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En dépit de leur bonne volonté, les journalistes spécialisés sont parfois victimes de la malédiction de la connaissance : à force de recevoir des appareils flambant neufs à tester, ils tendent à oublier que le commun des mortels ne vit généralement pas au même rythme et ne voit donc pas les choses sous le même angle. Passer de l’iPhone XR au 11, ce n’est pas particulièrement excitant. Passer du 6S au 11, en revanche…

C’est pourquoi je suis toujours ravi lorsque je tombe sur un test qui compare les derniers iPhone avec des modèles vieux de trois, quatre, voire cinq ans : cela me semble plus représentatif de la réalité. Sans compter que cela rend l’article plus facile à écrire et bien plus intéressant à lire : au lieu d’une analyse minutieuse des changements subtils d’une année sur l’autre, on a une vision aérienne de l’évolution du produit sur plusieurs générations.

Bill Gates aurait1 affirmé que l’on surestime toujours les changements qui vont se produire durant les deux prochaines années tout en sous-estimant ceux qui vont se produire au cours des dix prochaines. Il y a deux ans, l’iPhone inaugurait Face ID, dont je me sers aujourd’hui à l’identique pour déverrouiller mon téléphone. Il y a dix ans, j’aurais eu besoin d’un mot de passe pour accéder à mon iPhone 3GS. Il y a dix ans, l’App Store n’avait qu’un an. Il y a dix ans, le copier-coller était une fonction révolutionnaire d’iPhone OS 3.0 (le nom « iOS » n’apparaîtrait qu’en 2010).

Je ne regrette pas particulièrement d’avoir attendu quatre ans pour changer de téléphone, mais je n’aurais pas aimé patienter un an de plus, ne serait-ce qu’à cause des capacités extraordinaires des nouveaux objectifs photo2. Sans parler de certaines (r)évolutions dont je me serais moqué sur le papier mais qui améliorent ma vie au quotidien : qui aurait cru que je deviendrais un tel fan des retours haptiques de l’iPhone 11 ? Ils apportent à l’appareil une profondeur, une réactivité et une tactilité dont je ne saurais plus me passer3.

Mais même sans aller aussi loin dans les détails, une marche technologique de quatre ans est amplement suffisante pour profiter de cette sensation rare, celle de poser un pied dans le futur.

Je n’imagine pas quel téléphone j’aurai dans quatre ans.

  1. Vous savez ce qu’on dit de la fiabilité des citations sur internet.
    — Napoléon III
  2. Faut-il encore chanter les louanges du nouveau mode nuit ?
  3. Ce qui est problématique, car j’ai désormais l’impression que mon iPad est cassé.

Du choc des premiers Mac

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Apple n’était que le fabricant du IIc décati branché à l’ancien téléviseur 36 cm monochrome de mes parents, par l’intermédiaire de l’adaptateur Péritel du Chat mauve. Et puis j’ai découvert l’iMac G3 Tangerine chez un ami dont les parents travaillaient pour une agence publicitaire parisienne. Quel choc ! L’informatique pouvait être colorée, graphique, amusante, voluptueuse même.

— Anthony Nelzin-Santos, métro[zen]dodo.

Certaines expériences sont si universelles que c’en est presque troublant. J’étais moi aussi chez un ami lorsque j’ai eu le coup de foudre : un iMac G4, sans aucun doute l’une des plus belles machines jamais conçues par Apple. « Quel choc » en effet ! Comparé aux boîtiers beiges que j’avais connus toute ma vie, cet ordinateur semblait débarquer tout droit d’une autre planète1.

Des années plus tard, alors que j’étais un étudiant jeune et naïf en quête de son premier ordinateur, la foudre m’a frappé une deuxième fois dans un endroit inattendu : la Fnac. Calé entre deux PC portables quelconques, un iBook G4 trônait glorieusement sur son rayon et rayonnait d’une blancheur insolente.

Il me le fallait absolument2.

Pourtant, si l’on m’avait demandé de justifier ma décision, je n’aurais pas pu quantifier la supériorité de cette machine. N’importe quel ordinateur aurait pu accomplir les mêmes tâches, mais je savais intuitivement que seul celui-là pourrait les accomplir différemment. La joie n’est ni quantifiable, ni rationnelle. Elle est aussi extrêmement précieuse.

J’ai toujours aimé l’informatique, et je me suis toujours intéressé aux ordinateurs, qu’ils soient beiges ou bleus turquoise. Mais c’est le Mac qui m’a fait comprendre qu’un ordinateur pouvait être plus qu’un simple outil : il pouvait être une vision.

  1. « Une planète avec de meilleurs designers », soulignait facétieusement Steve Jobs lors de sa présentation de l’iMac G3.
  2. Des semaines plus tard, alors que j’étais sur le point de cliquer « acheter », Apple a présenté ses nouveaux MacBook équipés de processeurs Intel quatre ou cinq fois plus rapides. J’étais à la fois triste et extrêmement heureux.

Ode aux claviers mécaniques

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When America’s cowboys were in the middle of a trip and their horse died, they would leave the horse there. But even if they were in the middle of a desert, they would take their saddle with them. The horse was a consumable good, but the saddle was an interface that their bodies had gotten used to. In the same vein, PCs are consumable goods, while keyboards are important interfaces.

Quand leur cheval mourrait en plein milieu d’un voyage, les cowboys américains le laissaient derrière eux. Mais, même en plein désert, ils récupéraient toujours leur selle. Leur cheval était un bien périssable, mais leur selle était une interface à laquelle leur corps s’était accoutumé. De la même façon, les PC sont des biens périssables, tandis que les claviers sont des interfaces essentielles.

Eiiti Wada, co-créateur du Happy Hacking Keyboard.

La première fois que j’ai touché un clavier mécanique1 était un moment aussi rare qu’inoubliable. Le clac des touches fut un véritable déclic : j’avais l’intime conviction que cette nouvelle dimension tactile transformerait mon rapport aux ordinateurs. Passer du clavier vaguement mollasson de mon Mac à la mécanique précise et joyeuse de ce nouveau périphérique était une transition magique, comme celle qui avait vu les disques durs et leurs antiques plateaux tournants être remplacés par la mémoire flash, supérieure en tout point.

Le Poker II, mon premier clavier mécanique. Et Link.

À l’instar des SSD, les claviers mécaniques accumulent les avantages2. Généralement mieux construits que leurs équivalents à membranes et plus faciles à entretenir (puisque l’on peut aisément les décortiquer), ces objets ont une longévité unique dans le monde de l’informatique.

Cette longévité n’est pas seulement matérielle mais aussi fonctionnelle. Un clavier mécanique des années 90 est, à quelques détails près, toujours aussi utile aujourd’hui qu’il ne l’était lors de sa commercialisation — lorsque les fréquences des processeurs se mesuraient en mégahertz et que la disquette était reine. En effet, si les claviers grand public se sont affinés, la disposition de leurs touches demeure figée. Saisir du texte à la main est une tâche qui ne souffre ni de la loi de Moore ni de la multiplication des pixels.

Le Happy Hacking Keyboard Professional BT, mon clavier quotidien au nom merveilleusement stupide.

Il m’arrive de taper sur un vénérable IBM Model M, un clavier aussi emblématique3 que massif. D’un poids de deux kilos et demi et d’une taille suffisante pour faire double emploi comme planche de surf, il hante chaque nuit les cauchemars de Jony Ive. Peu importe : trente ans plus tard, il fonctionne toujours (certains claviers papillon feraient bien d’en prendre de la graine), en plus d’être aussi tactile4 qu’au premier jour grâce aux petits ressorts (!) sous chacune de ses touches.

Un iPhone 5 sur mon Model M. Avec les bons adapteurs, les deux communiquent sans problème, ce qui est parfaitement ridicule. Et donc indispensable.

Inutile de se cacher qu’utiliser ce clavier en 2019, c’est ressentir un puissant mélange de joie et de gêne. De par ses dimensions et son empreinte sonore5, c’est une machine que l’on hésite à qualifier de pratique. De ce fait, elle est profondément rafraichissante : elle se consacre toute entière à sa fonction, sans remord et sans compromis. Rien à voir, donc, avec les claviers des MacBook Pro récents, qui sacrifient l’expérience utilisateur sur l’autel de la finesse.

Ce refus des claviers mécaniques de s’effacer au profit de l’ordinateur les rend étrangement intemporels. J’ignore combien de propriétaires mon Model M a eu avant moi, mais je sais qu’il pourrait en servir encore bien d’autres après moi. C’est un scénario que je n’ai d’ailleurs aucun mal à imaginer : alors que j’aurais pu utiliser mon premier clavier mécanique pendant de longues années, je l’ai assez rapidement vendu à un ami pour financer l’achat d’un autre clavier subtilement différent. Avant de lui vendre ce clavier quelques années plus tard, toujours à la recherche du périphérique ultime.

Eh oui : si les claviers mécaniques se rient de l’obsolescence, ils sont hélas impuissants face à la folie d’un collectionneur.

  1. Techniquement, tous les claviers sont mécaniques, mais je parle évidemment ici des claviers qui possèdent un petit interrupteur sous chaque touche, et dont les touches peuvent être facilement retirées. Sans oublier leur caractéristique la plus importante : ils font du bruit.
  2. À l’exception de leur prix.
  3. C’est justement le Model M qui a inauguré la disposition moderne des touches et ainsi mis fin à une ère de claviers autrement plus exotiques.
  4. J’aimerais que le français possède un meilleur équivalent de l’adjectif clicky, qui décrit parfaitement le Model M. Cliquant ? Claquant ?
  5. Le Model M pourrait réveiller les morts, ce qui en fait la machine parfaite pour rédiger un tweet bien énervé.